Trois chevaux d'Erri de Luca
Le narrateur est un homme à la vie, semble-t-il, tranquille et rythmée par ses petits plaisirs quotidiens, comme mâcher et lire en même temps dans un petit bistrot de Calabre. Ici la vie est plus lente, les jeunes ont gagné le nord de l'Italie pour y trouver de l'emploi. Restent les anciens. Mais, alors qu'il lit, une jeune femme accompagnée lui sourit puis se lève et, feignant le connaître, le salue : "J'ai changé de numéro, appelle-moi à celui-ci". De cette rencontre naît un amour à la fois puissant et improbable entre une jeune prostituée et un jardinier quinquagénaire. Cet idylle ravive la mémoire du narrateur, perdue dans l'Histoire argentine et le sang : là-bas il a laissé un amour et une vie. Il y a laissé sa première vie mais il lui en reste encore deux, car il a appris que sa vie dure autant que celle de trois chevaux.
Avec Lailà, il se sent amoureux et serein. Pourtant son ami Selim, un africain, lui annonce qu'il doit s'en aller car "la cendre voit du sang". Quelle valeur accordée alors à ces paroles sorties de terre ? Le narrateur est troublé : les arbres et la terre ne mentent pas.
"A lire obligatoirement" tel était le post-it déposé sur ce petit ouvrage dans ma chère librairie. Parfait, je cherchais une oeuvre courte et belle pour ma journée détente (et oui, après les efforts de ces dernières semaines je comptais m'accorder une pause thé et lecture hier).
Ce récit fut un régal pour mes yeux et mes oreilles. Ce roman aux allures de long poème narratif vous fait entendre le chant des arbres et de la terre, et par là-même le chant des hommes qui vivent et qui aiment. Le style est très épuré, les mots sont choisis avec justesse, l'histoire fait vibrer une partie de vous : cet amour est tellement beau que l'on désire le porter à bout de bras. Bref, un petit joyau !
Florilège :
"Je lis seulement des livres d'occasion.
Je les pose contre la corbeille à pain, je tourne une page d'un doigt et elle reste immobile. Comme ça, je mâche et je lis.
Les livres neufs sont impertinents, les feuilles ne se laissent pas tourner sagement, elles résistent et il faut appuyer pour qu'elles restent à plat. Les livres d'occasion ont le dos détentu, les pages une fois lues, passent sans se soulever" (incipit p. 13)
"Un arbre a besoin de deux choses : de substance sous terre et de beauté extérieure. Ce sont des créatures concrètes mais poussées par une force d'élégance. La beauté qui leur est nécessaire c'est du vent, de la lumière, des grillons, des fourmis et une visée d'étoiles vers lesquelles pointer la formule des branches.
Le moteur qui pousse la lymphe vers le haut dans les arbres, c'est la beauté, car seule la beauté dans la nature s'oppose à la gravité. [...]
Un arbre écoute les comètes, les planètes, les amas et les essaims. Il sent les tempêtes sur le soleil et les cigales sur lui avec une attention de veilleur. Un arbre est une alliance entre le proche et le lointain parfait." (p. 23)
"Nous apprenons des alphabets, et nous ne savons pas lire les arbres. Les chênes sont des romans, les pins des grammaires, les vignes sont des psaumes, les plantes grimpantes des proverbes, les sapins sont des plaidoiries, les cyprès des accusations, le romarin est une chanson, le laurier une prophétie" (p. 43)
"Et elle arrive. Voilà Dvora, je sens des abeilles dans mon sang, un ours dans mon coeur, chaque battement est une patte qui démolit la ruche.
Elle me donne sa main et moi je sais que je ne la lui rendrai plus." (p. 54)